Quand Adut était petite, elle vivait avec ses parents, son frère et sa s½ur dans une petite maison en terre ronde au toit en herbe. Elle jouait avec son frère et sa s½ur et menait paître les vaches. Ils avaient tant de vaches que les trois enfants pouvaient boire du lait tous les jours. Mais tout cela n'est plus qu'un rêve.
Adut assise sous un arbre, raconte. De temps en temps elle regarde le ciel. Maman. Papa. Le Lait. Les Rires. La Petite S½ur. Le Petit Frère. Elle revoit tout...
Il y a de cela quatre ans. Adut avait neuf ans quand deux hommes du village voisin sont venus leur dire :
- Vous avez entendu ?! La milice a attaqué Pantit. Ils ont pris toutes les vaches et brûlé des maisons. Vous devez faire attention.
Les chevaux arrivent
Les parents d'Adut sont indécis. Fuir ? Et où ?
La nuit Adut reste éveillée et écoute. C'est la milice ? Des fantômes ? Ou seulement les chiens et les vaches ?
Et puis une nuit, à la pointe du jour... Adut écoute les yeux écarquillés dans la semi-obscurité et... mais oui, on entend quelque chose...
Le sol se met à vibrer, comme si la terre entière tremblait. Boum ! Boum ! Boum ! Des coups de fusil, des cris. Les sabots des chevaux qui frappent durement le sol. Adut veut crier, mais aucun bruit ne sort de sa gorge.
- Ils arrivent, ils arrivent !!! crie la mère d'Adut en se précipitant dans la cabane.
Elle arrache les enfants de leur lit et les fait sortir au plus vite.
- Cours ! Cours !!! Cours dans la forêt, crie le père d'Adut pendant qu'il essaie de diriger les vaches et les chèvres du même côté. Mais les bêtes affolées courent dans tous les sens.
Courir pour sa vie
Adut prend son petit frère par la main et s'engage parmi les arbres. Où ira-t-elle ? Elle court ! Les branches la griffent au bras, arrachent ses cheveux, mais elle ne remarque rien, elle continue de courir. Puis elle entend les sabots. De plus en plus proches...
- Non! Non! Ils arrivent! Se dit Adut avant de voir les hommes à cheval, vêtus de blanc se précipiter sur eux. Ils encerclent la famille en braquant leur fusil sur eux.
- Arrêtez-vous !!! Arrêtez-vous ou on tire !!!
La mère d'Adut, son frère et sa s½ur s'arrêtent, mais son père continue de courir. Un des cavaliers le rattrape et le frappe avec un gourdin. Il s'effondre en gémissant. Les cavaliers leur crient de se dépêcher. "Lève-toi !" crient-ils à leur père. Ils les forcent à marcher devant eux, dans l'herbe haute. Adut avance en trébuchant et ose à peine regarder les autres. Encore moins ose-t-elle parler à sa mère ou à son père. On les conduit comme des animaux parmi les maisons brûlées. Adut est épouvantée.
Adut a entendu les cavaliers arriver la nuit. C'est alors que l'horreur a commencé.
Elle doit tenir
Puis les cavaliers font mettre les prisonniers en cercle. Ils attachent les adultes en leur liant des cordes autour du cou et des pieds pour qu'ils ne puissent pas courir. Quand tout le monde est attaché, les soldats leur crient de se mettre en route, les adultes dans un groupe, les enfants dans un autre. Ils marchent toute la journée sans se reposer, sans boire ni manger.
Adut se dit : "Marche Adut, du dois tenir, sinon tu meurs ou ils te tuent". Elle cherche ses parents du regard, mais elle ne les voit pas. Son frère et sa s½ur se débattent un peu plus loin. Elle est si fatiguée, si fatiguée qu'elle ne pense qu'à se laisser tomber.
Quand le soir tombe, ils s'arrêtent enfin. Adut est morte de fatigue. Autour d'elle, il y a des gens hagards et des enfants qui pleurent, abandonnés. Elle se traîne vers son frère et sa s½ur et s'assied en silence à leur côté. Personne n'ose parler. Les soldats ont attaché les adultes de telle façon qu'ils ne puissent se tenir qu'assis, sans pouvoir lever la tête ni se déplacer. Adut ne sait pas où sont ses parents.
Le jour suivant tout le monde se met en route en chancelant. Encore plus fatigués. Finalement ils atteignent une place de marché du nom de Kiir, ou Safhar, comme l'appellent les Arabes. C'est un marché d'esclaves et de bestiaux. Beaucoup de vaches et de chèvres volées aux Dinkas et beaucoup de prisonniers y ont été emmenés.
Des pleurs sans fin
Adut et tous les autres enfants seront parqués dans un enclos. Un soldat les menace d'un gourdin pour les faire marcher plus vite. Adut tient son frère et sa s½ur par la main. Elle cherche une place pour s'asseoir. Un membre de sa famille, qui a aussi été fait prisonnier lui murmure. "J'ai vu qu'ils ont emmené vos parents dans la forêt, hier soir et ils les ont tués..."
Adut, son frère et sa s½ur se mettent à pleurer et ne peuvent plus s'arrêter. "Maman... Papa... Revenez ! Ils vont nous tuer aussi..." Adut se sent si perdue qu'elle doute de pouvoir continuer à vivre.
Les hommes en longue jallabiya blanche se promènent parmi les enfants en les pointant du doigt : "Je veux celui-ci... et celle-ci." "Tu peux prendre celle-ci et ceux-ci." Un des hommes montre Adut et un autre ses frère et s½ur. Les enfants se regardent sans pouvoir dire un mot.
Le "propriétaire" d'Adut l'a fait asseoir sur son cheval. Il rassemble les 10 chèvres et les 20 vaches qui lui sont attribuées. Auparavant tout appartenait aux habitants du village d'Adut. Un petit garçon mène les chèvres et les vaches à côté du cheval.
- Est-ce qu'il me tuera aussi maintenant, comme ils ont fait avec maman et papa, se demande Adut. Les larmes lui brouillent la vue. Elle se cramponne à la selle pour ne pas tomber.
Ils galopent pendant deux jours avant d'arriver dans un village plus grand où beaucoup d'arabes Baggara habitent dans des tentes. Les Baggara sont des nomades. Quand il n'y a plus de fourrage pour leur bête, ils vont plus loin.
La femme du maître salue Adut. Mais Adut apprend vite qu'elle aussi est ESCLAVE. Adut s'assied dans un coin sur le sol pendant que la famille déjeune..
Quand ils ont terminé, ils donnent les restes à Adut, s'il y en a. Elle mange dehors. S'il n'y a pas de restes, elle n'aura rien.
Le lendemain, on envoie Adut faire paître les chèvres, sans nourriture. "Mais avant tu balaieras le plancher et iras chercher de l'eau", dit la femme en montrant le balai et les seaux. Et ainsi jour après jour. Adut est seule pour faire tout le travail. La nuit elle ne dort pas avec les autres, sous la tente. Elle dort dehors, à même le sol, parmi les chèvres, avec une mince couverture déchirée.
- Ces gens ont détruit ma vie, pense Adut assise sur une pierre au bord du fleuve pendant que les vaches boivent. Si seulement quelqu'un venait me sauver.
Il n'y a rien qui fasse rire Adut. Rien. Plusieurs fois par jour, chaque jour elle pense à ses parents, à son frère et à sa s½ur. Ses larmes ne tarissent pas. Ses yeux sont vides, comme si les pleurs leur avaient ôté toute vie. Elle est maigre et faible et a peur de ne pas faire comme ils veulent, parce qu'alors on la bat avec une canne.
Est-ce qu'il ment ?
Après trois ans d'esclavage, un jour arrive un arabe habillé en blanc qui se met à parler avec le maître d'Adut. Ils font de grands gestes. Finalement l'homme vient à elle et lui dit : "Viens, je t'emmène à la maison !"
Adut n'ose rien dire. Il ment sûrement, se dit-elle. Il va m'emmener comme esclave, lui aussi. Mais une petite lueur d'espoir s'allume quand même chez Adut. Peut-être, peut-être... On les ramène avec dix autres enfants dinka dans leur village d'origine. Quand ils atteignent une place de marché, qu'elle reconnaît, Adut comprend que c'est vrai. Elle sera libre.
- Adut ! Adut ! Un de ses parents vient à elle. Tu es revenue ! Ton frère et ta s½ur sont aussi ici.
Alors enfin Adut se sent rassurée et les suit. Quand enfin elle peut manger avec les gens qu'elle connaît, elle sourit pour la première fois depuis bien longtemps.
- Maintenant, je peux rire de nouveau, parce que j'ai retrouvé mon frère et ma s½ur. Mais maman et papa nous manquent tellement
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